16 JUILLET 1942 !
Je me souvins que, dès l’aube, la rue d’Enghien pliait sous les rayons du soleil du 10ème arrondissement de Paris. Nous nous étions abrités, ma mère et moi, dans l’atelier voisin où mon père travaillait. Silencieux comme des oiseaux menacés, je distinguais les paroles et les cris au-delà de la porte. Les familles descendaient dans le chaos tandis que la concierge fredonnait le succès de Rina Ketty « c’est une petite étoile » et recommandait aux agents de la police parisienne de n’oublier personne en précisant, lorsque nul ne répondait : « insistez, je ne les ai pas vus sortir. »
Cette voix de la bassesse résonne encore en moi lorsque je pense à ce 16 juillet 1942, jour de la grande rafle des juifs de Paris.
Se rassembler chaque année, songer à ceux qui ne sont pas revenus, murmurer quelques mots en yiddish afin de libérer les douces pensées qui nous animent envers eux, voilà ce qui doit être transmis afin que ceux qui sont mort à jamais survivent dans la mémoire collective.
Soixante-six  ans plus tard, la technologie rend de nouveau possible une diffusion massive de la haine : les antennes paraboliques permettent de recevoir des programmes télévisés : adaptation du Protocole des sages de Sion, juifs tuant des enfants afin de boire leur sang, tels sont les feuilletons à disposition sur les chaines câblées.
Bien des évènements dramatiques nous montrent qu’une guerre mondiale larvée se déroule. A la fermeté de notre attitude, à la solidarité de nos comportements, nous devons ajouter la rigueur de notre pensée. Prenons garde à ne pas nous laisser endormir par les discours lénifiants qui servent la cause des ennemis de la démocratie.
S’il faut saluer les initiatives de quelques associations qui militent sans arrière-pensée pour la fraternité, nous sommes en droit de nous alarmer contre les effets d’une propagande souvent mal dénoncée.
Le civisme est-il aujourd’hui bien assuré ? Le sentiment d’appartenance collective est-il partagé ? L’individualisme est-il suffisamment dénoncé pour que nous soyons assurés de vivre en citoyens au sein de la République ? Le pire n’est jamais sûr mais nous devons rester vigilants.
A contempler le nom des jeunes victimes juives, notre cœur se serre ; à la vue d’une plaque apposée sur le mur des écoles, dans des squares pour les enfants non scolarisés, notre gorge se noue.
A ce sujet, je tiens à saluer la décision de l’ancien Préfet de police de Paris qui imposa à tout policier nouvellement venu dans la capitale de se rendre au mur des noms des déportés juifs de France, situé au Mémorial, rue Geoffroy-l’Asnier dans le 4ème arrondissement de Paris. Ce geste symbolique rompt avec une culture institutionnelle fondée sur le rejet de toute introspection.
Gardons en nous leur silence, comme une fleur précieuse qui jamais ne fane, comme un geste d’amour qu’ils nous adressent à travers les années écoulées.

Jean-Michel ROSENFELD, président de Vivre Ensemble dans le 20ème